CINQ HISTOIRES POUR LES DROITS DE L’ENFANT
PREMIÈRE HISTOIRE
Un loup se nourrissait exclusivement de réveille-matin, surtout ceux, bien
remontés, des vieilles dames sourdes de la vallée. Ses trois louveteaux, élevés
à la perfection, lui obéissaient au doigt et à l’heure… Mais comme ce bon père
n’avait jamais parlé à sa progéniture des currys d’agneau et autres gigots
flageolets dont les loups se nourrissaient ordinairement, les trois louveteaux
passaient leurs journées à dévorer les montres en plastique des fillettes de la
vallée. Par un terrible soir, le temps s’arrêta : un bracelet
empoisonna les trois
louveteaux. Il était en pure laine d’agneau.
Parler à un enfant, très tôt, de la Convention internationale des droits de
l’enfant permet de clarifier la représentation qu’il a de sa place parmi les
autres. Tout en découvrant les règles que les adultes dirigeant son pays se
sont engagés à respecter, il comprend que celles édictées par les adultes qui
l’entourent ne sont pas universelles.
l’entourent ne sont pas universelles.
Il apprend qu’au-delà des cadres tracés par ses parents, ses maîtres d’école,
ses voisins, au-delà de leurs pratiques qui constituaient pour lui l’unique
norme, un texte définit ses droits, c’est-à-dire comment les humains se
doivent de l’accueillir.
Jusque-là, le mot droit, il le connaissait surtout dans l’expression : « Tu n’as
pas le droit ! », « Pas le droit de laisser tes jouets ici, de poser tes pieds là… »
Quand, parfois, on lui disait : « ça, tu as le droit… », il savait bien que c’était
en général pour définir aussi une limite !
Et voilà que le petit humain découvre soudain qu’il a énormément de droits.
Des droits essentiels, définis par une Convention qui, de surcroît, est
commune à quasiment tous les enfants du monde.
La nouvelle n’est pas banale : il apprend du même coup qu’il peut relativiser
les pratiques familiales – pour certains, cela peut être salvateur – et qu’il est
un enfant du monde !
Voilà pourquoi la Convention précise dans son article 42 que l’on doit en
partager la lecture et l’étude avec tous les enfants. Et pourtant, dans certains
pays comme la France, son affichage dans les écoles n’est toujours pas
obligatoire, pas plus qu’elle ne figure au programme des collèges…
DEUXIÈME HISTOIRE
L’épaule du jeune Wang pliait sous le poids du balancier. Sur l’un des deux
plateaux, il portait de l’eau, sur l’autre du feu. Wang tenait ainsi l’équilibre sur
tous les chemins du royaume. Il marchait, marchait, bienheureux. Si l’eau
devait un jour le noyer, le feu le sécherait. Et l’incendie tentait de le brûler vif,
l’eau le sauverait.
Wang marchait, préoccupé par une seule idée : ne jamais tomber. Même
lorsqu’il mangeait, le porteur d’eau et de feu ne posait rien au sol. Il se
penchait et, en prenant soin de ne rien faire basculer, il broutait. Les hommes
avaient omis de dire à Wang que les porteurs étaient aussi des hommes.
Dès que l’on ouvre le débat sur les « droits des enfants », il est des adultes, à
tous les niveaux de la société, pour tenter de se rassurer en opposant
d’emblée un contrepoids aux droits : « Oui, mais les enfants ont aussi des
devoirs ! »
Cet argument autobloquant est dans l’air du temps même si, à nos yeux, il
renvoie plutôt à des temps révolus. Il est particulièrement pernicieux parce
qu’il insinue que les partisans des droits de l’enfant clament à l’enfant qu’il a
tous les droits, même ceux de faire tout et n’importe quoi ! Pourtant, il en va
tout autrement quand on examine les faits, en dehors de tout préjugé moral
et d’intentions idéologiques évidentes, notamment celle de flatter les
nostalgiques de cette époque où l’adulte régnait en tout-puissant. Voire
même celle d’éduquer le peuple à mériter les libertés qu’on lui consent.
Quelle blague ! Bien sûr qu’il est indispensable que l’enfant entende ce verbe
devoir : « Tu dois arriver à l’heure à l’école, tu dois t’arrêter au petit piéton
rouge, tu dois saluer la dame que tu croises dans l’escalier, tu ne dois pas
prendre ce qui ne t’appartient pas. »
Ce sont nos règles de vie quotidiennes, les codes de notre sécurité ou de nos
civilités, le règlement de l’école ou notre Code civil. Et ces lois, ces
contraintes, ces obligations doivent bien évidemment être intégrées par les
enfants, sans négociation (mais pas sans explications).
Ce dont nous parlons ici est une tout autre affaire ! Il s’agit d’un traité
international qui régit les droits vitaux de l’enfant, ses droits à la protection,
au respect et à la parole. Non, il ne doit pas exister plus de Convention des
devoirs de l’enfant qu’il n’existe de Déclaration universelle des devoirs de
l’homme !
Lors des débats préliminaires à l’adoption de la Déclaration des droits de
l’homme et du citoyen en 1789 par notre première Assemblée nationale,
cette conception étriquée du « donnant-donnant » se manifestait déjà, mais la
proposition d’insérer le mot devoir dans le titre de la Déclaration fut
clairement rejetée. En refusant de concéder des droits en récompense à
l’exécution de devoirs, la Révolution française donnait à son texte
emblématique sa véritable grandeur.
Comment faire alors pour ne pas laisser entendre aux enfants qu’ils auraient
tous les droits et aucune contrainte ? Loin de ce stérile jeu de balancier, la
Convention contient en elle-même la réponse. Parler à un enfant de ses droits
implique en effet de lui expliquer, dans le même temps, que l’enfant qui vit à
côté de lui bénéficie exactement des mêmes droits que lui. Même s’il est plus
petit, s’il est pauvre, s’il est une fille… Même s’il vient d’ailleurs. C’est l’article
2 de la Convention. De cette prise de conscience découlent pour ces deux
enfants un certain nombre de responsabilités. Notamment la responsabilité de
prendre ensemble en compte le territoire commun qui est le leur sous l’angle
des droits de chacun, à égalité, et de trouver les moyens d’en être coresponsables.
Abandonner ainsi le mot devoir pour le mot responsabilité entraîne une tout
autre attitude éducative, au sein de la famille ou de l’école. C’est parler de
manière active à l’intelligence sociale de l’enfant plutôt que de le transformer
en exécutant contraint. Il s’agit d’un rapport adulte-enfant fondamentalement
différent, d’une espérance confiée à de jeunes citoyens capables de coopérer
avec les autres pour bien vivre ensemble.
TROISIÈME HISTOIRE
Milo se demandait souvent comment remercier le vent d’être solidaire de son
cerf-volant. « C’est sûrement fatigant de faire monter si haut une armature
de bambous et un rapace découpé dans un sac en papier ? » Milo avait tout
essayé : lancer dans l’air une poignée de confettis pour faire frissonner le cou
du vent, jouer de la flûte depuis le toit d’une voiture pour lui caresser les
oreilles…
Mais, un matin, le vent se mit en colère et brisa le rapace sur un rocher : « Je
ne veux pas de tes cadeaux, Milo ! Je veux juste ton cerf-volant parce que
son chant me murmure que je suis le vent. » Milo cueillit des bambous,
découpa du papier et lança dans le ciel un nouvel oiseau, encore plus grand.
Parler de ses droits à un enfant, c’est certes lui désigner son frère ou son
voisin qui possèdent les mêmes droits que lui, mais c’est aussi ne rien lui taire
de cet autre enfant, très loin de sa vie, qui a tellement de mal à vivre la
sienne. Vingt ans après l’adoption de la Convention des droits de l’enfant, 25
% des enfants du monde sont mal nourris. On meurt à Bamako d’une rougeole
que l’on sait soigner à Paris. On prive un enfant pakistanais d’école en le
contraignant à décaper des pièces de métal à l’acide…
Expliquer à l’enfant d’ici qu’il a aussi des responsabilités vis-à-vis de ces
enfants afin que leurs droits soient pleinement respectés, c’est lui apprendre
le mot solidarité.
Lui dire en revanche qu’il a des devoirs à leur égard, c’est lui parler de charité.
Derrière la façade de ces deux mots, ce sont deux constructions différentes
de l’enfant qui se dessinent.
Mais poussons l’exigence jusqu’au bout : une éducation à la solidarité ne
prendra définitivement corps dans la conscience de l’enfant que si l’on met en
œuvre avec lui des actions solidaires, un projet d’école pour amener de l’eau
dans un village du Niger, un geste familial pour financer une batterie solaire
pour un dispensaire du Burkina Faso. Une solidarité qui peut également
s’exprimer à l’égard d’enfants en France, où 30 % des personnes vivant sous
le seuil de pauvreté ont moins de 18 ans. Ou pour des enfants d’Europe,
puisque 19 % d’entre eux vivent sous ce même seuil…
En agissant ainsi, c’est en adulte cohérent et conséquent qu’on se présente
alors aux yeux de l’enfant. Et peut-être que lui aussi deviendra alors un adulte
solidaire, non pas par devoir, mais par simple désir d’être un humain pour les
autres humains.
QUATRIÈME HISTOIRE
Une petite fille portait à son doigt une bague en fer-blanc, surmontée d’un
dauphin bleu. Une montre équipée d’un joli bracelet en plastique, assorti à la
bague, soulignait son fragile poignet.
À 16 h 32, l’heure du goûter sonna et un loup affamé et maladroit déboula. Il
avala la montre de la fillette et, bien sûr, sa main ! La petite fille pleura
beaucoup ; c’était une montre Kiddypion, le fameux dauphin bleu de la
télévision…
Comment accepter que ne soit pas davantage mis en œuvre un réel droit des
enfants à être protégés de la violence des manipulations dont ils sont l’objet
par le biais de la publicité ou de pratiques commerciales qui abusent de leur
inexpérience ?
Comment tolérer qu’on les livre ainsi au premier marchand venu, sans les
avoir alertés, préparés, informés, éduqués à la distance à prendre envers un
clip ou une photo, sans leur avoir appris à discerner la communication
intéressée de l’expression sincère d’un artiste ?
Comment ne pas exiger que l’on considère l’accès à la culture, à la pratique
culturelle, aux vacances, à la lecture, aux loisirs comme des droits sur lesquels
on n’a pas le droit de reculer, tout particulièrement en temps de crise ?
Combien de temps attendre encore pour que le droit à un environnement
naturel, à une cité qui respecte l’enfant soit une préoccupation centrale ? Et
comment oser aborder ces sujets qui paraissent bien mineurs par rapport au
droit à la survie d’un enfant du Darfour ?
Simplement parce que la Convention porte en elle cette cohérence, cette
audace intellectuelle. Tous les droits qu’elle énumère se complètent. Aucun
article ne peut être retiré du traité sans pénaliser fortement l’enfant ; chacun
lui est nécessaire pour bien grandir.
Ainsi, pour faire exister la Convention, il faut la faire vivre là où nous vivons,
pour les enfants qui nous entourent, fussent-ils des enfants sans papiers ou
des enfants agités, des enfants déjà bien gâtés par la vie mais que l’on
écoute trop peu ou des enfants qui font peur aux autorités.
En fin de compte, si le mot devoir a quelque chose à faire avec les droits de
l’enfant, c’est exclusivement du côté des pouvoirs publics, et de la société
dans son ensemble, qui ont l’impérieux devoir de respecter la lettre et l’esprit
de la Convention. C’est une parole donnée aux enfants. Et c’est maintenant
qu’ils sont des enfants.
Les adultes peuvent ranger leurs peurs, les garder en réserve pour de vrais
dangers. Ils n’ont rien à craindre de la jeunesse. Placer l’enfant au cœur de
leurs préoccupations, c’est mieux vivre le présent et se garantir un bel avenir.
CINQUIÈME HISTOIRE
Dans la grande forêt de France, une dame portait le beau nom de «
Défenseure des enfants ». Elle le méritait parce qu’elle en avait défendu, des
enfants ! Plus de 20 000 ! Dans les forêts d’à-côté, on avait même copié
l’idée et parfois, à la tombée de la nuit, tous les Défenseurs des enfants se
réunissaient autour d’un enfant qui avait peur de se faire violenter par
l’obscurité, près de l’étang aux carpes. Un jour pourtant, il devint défendu
d’être défenseur ! On trouva mille mauvaises raisons pour le justifier, on
essaya de noyer le poisson…
Mais cette dernière histoire est loin d’être terminée puisque, comme dans
certains bons livres pour enfants, c’est à chacun de contribuer à en inventer
la fin…
Alain Serres,
écrivain pour la jeunesse,
directeur des éditions Rue du monde

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